Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/197

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mere, amie, amant, j’ai beau chérir tout ce qui m’environne, je me trouve toujours ou prévenue ou surpassée. Il semble que tous les plus doux sentimens du monde viennent sans cesse chercher mon ame, & j’ai le regret de n’en avoir qu’une pour jouir de tout mon bonheur.

J’oubliois de t’annoncer une visite pour demain matin. C’est Milord Bromston qui vient de Geneve où il a passé sept ou huit mois. Il dit t’avoir vu à Sion à son retour d’Italie. Il te trouva fort triste, & parle au surplus de toi comme j’en pense. Il fit hier ton éloge si bien & si à propos devant mon pere, qu’il m’a tout-à-fait disposée à faire le sien. En effet j’ai trouvé du sens, du sel, du feu dans sa conversation. Sa voix s’éleve & son œil s’anime au récit des grandes actions, comme il arrive aux hommes capables d’en faire. Il parle aussi avec intérêt des choses de goût, entre autres de la musique italienne qu’il porte jusqu’au sublime ; je croyois entendre encore mon pauvre frere. Au surplus il met plus d’énergie que de grâce dans ses discours, & je lui trouve même l’esprit un peu rêche [1]. Adieu, mon ami.

  1. Terme du pays, pris ici métaphoriquement. Il signifie au propre une surface rude au toucher & qui cause un frissonnement désagréable en y passant la main, comme celle d’une brosse sort serrée ou du velours d’Utrecht.