Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/216

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LETTRE L. DE JULIE.

Je n’ai point voulu vous expliquer hier en vous quittant la cause de la tristesse que vous m’avez reprochée, parce que vous n’étiez pas en état de m’entendre. Malgré mon aversion pour les éclaircissemens, je vous dois celui-ci, puisque je l’ai promis, & je m’en acquitte.

Je ne sais si vous vous souvenez des étranges discours que vous me tîntes hier au soir, & des manieres dont vous les accompagnâtes ; quant à moi, je ne les oublier ai jamais assez tôt pour votre honneur & pour mon repos, & malheureusement j’en suis trop indignée pour pouvoir les oublier aisément. De pareilles expressions avoient quelquefois frappé mon oreille en passant auprès du port ; mais je ne croyois pas qu’elles pussent jamais sortir de la bouche d’un honnête homme ; je suis très-sûre au moins qu’elles n’entrerent jamais dans le Dictionnaire des amans, & j’étois bien éloignée de penser qu’elles pussent être d’usage entre vous & moi. Eh Dieux ! quel amour est le vôtre, s’il assaisonné ainsi ses plaisirs ! Vous sortiez, il est vrai, d’un long repas, & je vois ce qu’il faut pardonner en ce pays aux excès qu’on y peut faire ; c’est aussi pour cela que je vous en parle. Soyez certain qu’un tête-à-tête où vous m’auriez traitée ainsi de sang-froid eût été le dernier de notre vie.

Mais ce qui m’alarme sur votre compte, c’est que souvent