Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/250

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les regarde comme le dernier degré de brutalité où les hommes puissent parvenir. Celui qui va se battre de gaieté de cœur n’est àmes yeux qu’une bête féroce qui s’efforce d’en déchirer une autre, & s’il reste le moindre sentiment naturel dans leur ame, je trouve celui qui périt moins à plaindre que le vainqueur. Voyez ces hommes accoutumés au sang : ils ne bravent les remords qu’en étouffant la voix de la nature ; ils deviennent par degrés cruels, insensibles ; ils se jouent de la vie des autres, & la punition d’avoir pu manquer d’humanité est de la perdre enfin tout-à-fait. Que sont-ils dans cet état ? Réponds, veux-tu leur devenir semblable ? Non, tu n’es point fait pour cet odieux abrutissement ; redoute le premier pas qui peut t’y conduire : ton ame est encore innocente & saine, ne commence pas à la dépraver au péril de ta vie par un effort sans vertu, un crime sans plaisir, une pointe-d’honneur sans raison.

Je ne t’ai rien dit de ta Julie ; elle gagnera sans doute, à laisser parler ton cœur. Un mot, un seul mot, & je te livre à lui. Tu m’as honorée quelquefois du tendre nom d’épouse : peut-être en ce moment dois-je porter celui de mere. Veux-tu me laisser veuve avant qu’un nœud sacré nous unisse !

P.S. J’emploie dans cette lettre une autorité à laquelle jamais homme sage n’a résisté. Si vous refusez de vous y rendre, je n’ai plus rien à vous dire ; mais pensez-y bien auparavant. Prenez huit jours de réflexion pour méditer sur cet important sujet. Ce n’est pas au nom de la raison que je vous demande ce délai, c’est au mien.