Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/249

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il vous plaire, entassez de votre part sophisme sur sophisme ; il se trouvera toujours qu’un homme de courage n’est point un lâche, & qu’un homme de bien ne peut être un homme sans honneur. Or je vous ai démontré, ce me semble, que l’homme de courage dédaigne le duel, & que l’homme de bien l’abhorre.

J’ai cru, mon ami, dans une matiere aussi grave, devoir faire parler la raison seule, & vous présenter les choses exactement telles qu’elles sont. Si j’avois voulu les peindre telles que je les vois, & faire parler le sentiment & l’humanité, J’aurois pris un langage fort différent. Vous savez que mon pere dans sa jeunesse eut le malheur de tuer un homme en duel ; cet homme étoit son ami ; ils se battirent à regret, l’insensé point-d’honneur les y contraignit. Le coup mortel qui priva l’un de la vie ôta pour jamais le repos à l’autre. Le triste remords n’a pu depuis ce tems sortir de son cœur ; souvent dans la solitude on l’entend pleurer & gémir ; il croit sentir encore le fer poussé par sa main cruelle entrer dans le cœur de son ami ; il voit dans l’ombre de la nuit son corps pâle & sanglant ; il contemple en frémissant la plaie mortelle ; il voudroit étancher le sang qui coule ; l’effroi le saisit, il s’écrie, ce cadavre affreux ne cesse de le poursuivre. Depuis cinq ans qu’il a perdu le cher soutien de son nom & l’espoir de sa famille, il s’en reproche la mort comme un juste châtiment du Ciel, qui vengea sur son fils unique le pere infortuné qu’il priva du sien.

Je vous l’avoue ; tout cela joint à mon aversion naturelle pour la cruauté m’inspire une telle horreur des duels, que je