Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/275

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augmenter le sentiment de ma faute, avec celui des biens qu’elle m’a fait perdre. Dis, cruelle ! dis-le moi si tu l’oses, le tems de l’amour seroit-il passé & faut-il ne se plus revoir ? Ah ! sens-tu bien tout ce qu’il y a de sombre & d’horrible dans cette funeste idée ? Cependant l’ordre de mon pere est précis, le danger de mon amant est certain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant de mouvemens opposés qui s’endredétruisent ? Une sorte de stupidité qui me rend l’ame presque insensible, & ne me laisse l’usage ni des passion, ni de la raison. Le moment est critique, tu me l’as dit & je le sens ; cependant, je ne fus jamais moins en état de me conduire. J’ai voulu tenter vingt fois d’écrire à celui que j’aime : je suis prête à m’évanouir à chaque ligne & n’en saurois tracer deux de suite. Il ne me reste que toi, ma douce amie, daigne penser, parler, agir pour moi ; je remets mon sort en tes moins ; quelque parti que tu prennes, je confirme d’avance tout ce que tu feras : je confie à ton amitié ce pouvoir funeste que l’amour m’a vendu si cher. Sépare-moi pour jamais de moi-même ; donne-moi la mort s’il faut que je meure, mais ne me force pas à me percer le cœur de ma propre main.

Ô mon ange ! ma protectrice ! quel horrible emploi je te laisse ! Auras-tu le courage de l’exercer ? Sauras-tu bien en adoucir la barbarie ! Hélas ! ce n’est pas mon cœur seul qu’il faut déchirer. Claire, tu le sais, comment je suis aimée ! Je n’ai pas même la consolation d’être la plus à plaindre. De grâce ! fais parler mon cœur par ta bouche ; pénetre le tien de la tendre commisération de l’amour ;