Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/299

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malheureuse est capable d’absorber pour un tems, pour toujours peut-être une partie de ses facultés ; mais elle est elle-même une preuve de leur excellence & du parti qu’il en pourroit tirer pour cultiver la sagesse ; car la sublime raison ne se soutient que par la même vigueur de l’ame qui fait les grandes passions & l’on ne sert dignement la philosophie qu’avec le même feu qu’on sent pour une maîtresse.

Soyez-en sûre, aimable Claire ; je ne m’intéresse pas moins que vous au sort de ce couple infortuné, non par un sentiment de commisération qui peut n’être qu’une foiblesse ; mais par la considération de la justice & de l’ordre, qui veulent que chacun soit placé de la maniere la plus avantageuse à lui-même & à la société. Ces deux belles âmes sortirent l’une pour l’autre des mains de la nature ; c’est dans une douce union, c’est dans le sein du bonheur que, libres de déployer leurs forces & d’exercer leurs vertus, elles eussent éclairé la terre de leurs exemples. Pourquoi faut-il qu’un insensé préjugé vienne change les directions éternelles & bouleverser l’harmonie des êtres pensans ? Pourquoi la vanité d’un pere barbare cache-t-elle ainsi la lumiere sous le boisseau & fait-elle gémir dans les larmes des cœurs tendres & bienfaisans nés pour essuyer celles d’autrui ? Le lien conjugal n’est-il pas le plus libre ainsi que le plus sacré des engagemens ? Oui, toutes les loix qui le gênent sont injustes ; tous les peres qui l’osent former ou rompre sont des tyrans. Ce chaste nœud de la nature n’est soumis ni au pouvoir souverain ni à l’autorité paternelle, mais à la seule autorité du Pere commun