Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/305

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c’est le chemin des passions qui m’a conduit à la philosophie. Mais de tout ce que j’ai observé jusqu’ici je n’ai rien vu de si extraordinaire que vous & votre amant. Ce n’est pas que vous ayez ni l’un ni l’autre un caractere marqué dont on puisse au premier coup d’œil assigner les différences, & il se pourroit bien que cet embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c’est cela même qui vous distingue, qu’lest impossible de vous distinguer, & que les traits du modele commun, dont quelqu’un manque toujours à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. Ainsi chaque épreuve d’une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractere, & s’il en vient une qui soit parfaite, quoiqu’on la trouve belle au premier coup d’œil, il faut la considérer long-tems pour la reconnaître. La premiere fois que je vis votre amant, je fus frappé d’un sentiment nouveau qui n’a fait qu’augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l’a justifié. À votre égard ce fut tout autre chose encore, & ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n’étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit cette impression, qu’un caractere encore plus marqué de perfection que le cœur sent, même indépendamment de l’amour. Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami, je ne vois pas de même ce qu’il seroit sans vous : beaucoup d’hommes peuvent lui ressembler, mais il n’y a qu’une Julie au monde. après un tort que je ne me pardonnerai jamais, votre lettre vint m’éclairer sur mes vrais sentiments. Je connus que je n’étois point