Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/325

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tu n’ignores pas les discours publics ; j’en prévis les conséquences, je te les fis exposer, tu les sentis comme nous ; & pour nous conserver l’un à l’autre, il falut nous soumettre au sort qui nous séparoit.

Je t’ai donc chassé, comme tu l’oses dire ! Mais pour qui l’ai-je fait, amant sans délicatesse ? Ingrat ! c’est pour un cœur bien plus honnête qu’il ne croit l’être & qui mourroit mille fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi, que deviendras-tu quand je serai livrée à l’opprobre ? Esperes-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur ? Viens, cruel, si tu le crois, viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis tel’offrir. Viens, ne crains pas d’être désavoué de celle à qui tu fus cher. Je suis prête à déclarer à la face du Ciel & des hommes tout ce que nous avons senti l’un pour l’autre ; je suis prête à te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d’amour & de honte : j’aime mieux que le monde entier connoisse ma tendresse que de t’en voir douter un moment & tes reproches me sont plus amers que l’ignominie.

Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t’en conjure ; elles me sont insupportables. Ô Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s’aime & perdre à se tourmenter l’un l’autre des momens où l’on a si grand besoin de consolation ? Non, mon ami, que sert de feindre un mécontentement qui n’est pas ? Plaignons-nous du sort & non de l’amour. Jamais il ne forma d’union si parfaite ; jamais il n’en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer ; & nous ne pouvons