Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/335

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sans m’en parler. Je me tins alors suffisamment convaincu & je n’attendis que la réponse, dont j’espérois bien le trouver mécontent, pour avoir avec lui l’éclaircissement que je méditois.

Hier au soir nous rentrâmes assez tard & je sçus qu’il y avoit un paquet de Suisse, dont il ne me parla point en nous séparant. Je lui laissai le tems de l’ouvrir ; je l’entendis de ma chambre murmurer, en lisant, quelques mots ; je prêtai l’oreille attentivement. Ah ! Julie ! disoit-il en phrases interrompues, j’ai voulu vous rendre heureuse… je respecte votre vertu… Mais je plains votre erreur. À ces mots & d’autres semblables que je distinguai parfaitement, je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon bras ; j’ouvris ou plutôt j’enfonçai la porte ; j’entrai comme un furieux. Non, je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-le-champ.

Ô ma cousine ! c’est là surtout que je pus reconnoître l’empire de la véritable sagesse, même sur les hommes les plus sensibles, quand ils veulent écouter sa voix. D’abord il ne put rien comprendre à mes discours & il les prit pour un vrai délire : mais la trahison dont je l’accusois, les desseins secrets que je lui reprochois, cette lettre de Julie qu’il tenoit encore & dont je lui parlois sans cesse, lui firent connoître enfin le sujet de ma fureur. Il sourit, puis il me dit froidement : Vous avez perdu la raison & je ne me bats point contre un insensé. Ouvrez les yeux, aveugle que vous êtes, ajouta-t-il d’un ton plus doux est-ce bien moi que vous accusez de vous trahir ? Je sentis dans l’accent