Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/350

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mes jours, vides de plaisir & de joie, s’écoulent dans une longue nuit. J’ai beau vouloir ranimer en moi l’espérance éteinte, elle ne m’offre qu’une ressource incertaine & des consolations suspectes. chère & tendre amie de mon cœur, hélas ! à quels maux faut-il m’attendre, s’ils doivent égaler mon bonheur passé !

Que cette tristesse ne t’alarme pas, je t’en conjure ; elle est l’effet passager de la solitude & des réflexions du voyage. Ne crains point le retour de mes premieres foiblesses : mon cœur est dans ta main, ma Julie & puisque tu le soutiens, il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta derniere lettre est que je me trouve à présent porté par une double force, & quand l’amour auroit anéanti la mienne, je ne laisserois pas d’y gagner encore ; car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que je n’aurois pu me soutenir moi-même. Je suis convaincu qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul. Les âmes humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix ; & la force unie des amis, comme celle des lames d’un aimant artificiel, est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulieres. Divine amitié ! c’est là ton triomphe. Mais qu’est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l’énergie de l’amitié des liens cent fois plus sacrés ? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l’amour que pour une fievre des sens, pour un désir de la nature avilie ? Qu’ils viennent, qu’ils observent, qu’ils sentent ce qui se passe au fond de mon cœur ; qu’ils voyent un amant malheureux éloigné de ce qu’il aime, incertain de le revoir jamais, sans