Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/363

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que de n’être pas partagés, c’en seroit assez, disions-nous, pour les rendre insipides & méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d’une imagination trop active, elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux ! de quoi jouis-tu quand tues seul à jouir ? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. Ô amour ! les tiennes sont vives ; c’est l’union des âmes qui les anime & le plaisir qu’on donne à ce qu’on aime fait valoir celui qu’il nous rend.

Dis-moi, je te prie, mon cher ami, en quelle langue ou plutôt en quel jargon est la relation de ta derniere lettre ? Ne seroit-ce point là par hasard du bel esprit ? Si tu as dessein de t’en servir souvent avec moi, tu devrois bien m’en envoyer le dictionnaire. Qu’est-ce, je te prie, que le sentiment de l’habit d’un homme ? qu’une ame qu’on prend comme un habit de livrée ? que des maximes qu’il faut mesurer à la toise ? Que veux-tu qu’une pauvre Suissesse entende à ces sublimes figures ? Au lieu de prendre comme les autres des âmes aux couleurs des maisons, ne voudrois-tu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays ? Prends garde, mon bon ami, j’ai peur qu’elle n’aille pas bien sur ce fond-là. À ton avis, les traslati du cavalier Marin, dont tu t’es si souvent moqué, approcherent-ils jamais de ces métaphores & si l’on peut faire opiner l’habit d’un homme dans une lettre, pourquoi ne feroit-on pas suer le feu [1] dans un sonnet ?

  1. Sudate, o fochi, a preparar metalli.

    Vers d’un sonnet du Cavalier Marin.