Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/364

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Observer en trois semaines toutes les sociétés d’une grande ville, assigner le caractere des propos qu’on y tient, y distinguer exactement le vrai du faux, le réel de l’apparent & ce qu’on y dit de ce qu’on y pense, voilà ce qu’on accuse les François de faire quelquefois chez les autres peuples, mais ce qu’un étranger ne doit point faire chez eux ; car ils valent la peine d’être étudiés posément. Je n’approuve pas non plus qu’on dise du mal du pays où l’on vit & où l’on est bien traité ; j’aimerois mieux qu’on se laissât tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôtes. Enfin, je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d’esprit : je crains toujours que, sans y songer, il ne sacrifie la vérité des choses à l’éclat des pensées & ne fasse jouer sa phrase aux dépens de la justice.

Tu ne l’ignores pas, mon ami, l’esprit, dit notre Muralt, est la manie des François : je te trouve à toi-même du penchant à la même manie, avec cette différence qu’elle a chez eux de la grâce & que de tous les peuples du monde c’est à nous qu’elle sied le moins. Il y a de la recherche & du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne parle point de ce tour vif & de ces expressions animées qu’inspire la force du sentiment ; je parle de cette gentillesse de style qui, n’étant point naturelle, ne vient d’elle-même à personne & marque la prétention de celui qui s’en sert. Eh Dieu ! des prétentions avec ce qu’on aime ! n’est-ce pas plutôt dans l’objet aimé qu’on les doit placer & n’est-on pas glorieux soi-même de tout le mérite qu’il a de plus que nous ? Non, si l’on anime les conversations indifférentes de quelques saillies qui passent comme