Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/366

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humeur ? C’est son prochain mariage. Le contrat fut passé hier au soir & le jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour fut gai, c’est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fille si bouffonnement amoureuse. Ce bon M.d’Orbe, à qui de son côté la tête en tourne, est enchanté d’un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n’étois autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie & prend pour un chef-d’œuvre de l’amour l’art d’égayer sa maîtresse. Pour elle, on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance, lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave & faire un peu mieux les honneurs de l’état qu’elle est prête à quitter ; elle traite tout cela de sottes simagrées ; elle soutient en face à M. d’Orbe que le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeur du monde & qu’on ne sauroit aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges & je parie bien que les pleurs de la nuit payent les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l’amitié ; elle va commencer une maniere de vivre différente de celle qui lui fut chère ; elle étoit contente & tranquille, elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose ; & quoi qu’elle en dise, comme une eau pure & calme commence à se troubler aux approches de l’orage, son cœur timide & chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.

Ô mon ami, qu’ils sont heureux ! ils s’aiment ; ils vont