Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/374

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sont au moment que j’écris ! Aimables & dignes époux ! puisse le Ciel les combler du bonheur que méritent leur sage & paisible amour, l’innocence de leurs mœurs, l’honnêteté de leurs âmes ! Puisse-t-il leur donner ce bonheur précieux dont il est si avare envers les cœurs faits pour le goûter ! Qu’ils seront heureux s’il leur accorde, hélas ! tout ce qu’il nous ôte ! Mais pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de consolation dans nos maux ? Ne sens-tu pas que l’exces de notre misere n’est point non plus sans dédommagement & que s’ils ont des plaisirs dont nous sommes privés, nous en avons aussi qu’ils ne peuvent connoître ? Oui, ma douce amie, malgré l’absence, les privations, les alarmes, malgré le désespoir même, les puissans élancemens de deux cœurs l’un vers l’autre ont toujours une volupté secrete ignorée des ames tranquilles. C’est un des miracles de l’amour de nous faire trouver du plaisir à souffrir ; & nous regarderions comme le pire des malheurs un état d’indifférence & d’oubli qui nous ôteroit tout le sentiment de nos peines. Plaignons donc notre sort, ô Julie ! mais n’envions celui de personne. Il n’y a point, peut-être, à tout prendre, d’existence préférable à la nôtre ; & comme la Divinité tire tout son bonheur d’elle-même, les cœurs qu’échauffe un feu céleste trouvent dans leurs propres sentimens une sorte de jouissance pure & délicieuse, indépendante de la fortune & du reste de l’univers.