Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/389

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quarante ans d’intégrité. En un mot, bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guere à leurs discours, je vois qu’on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres ; je vois aussi que dans une grande ville la société paraît plus douce, plus facile, plus sûre même que parmi des gens moins étudiés ; mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes ? Je n’en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences ; & sous ces dehors si ouverts & si agréables, les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Etranger, isolé, sans affaires, sans liaisons, sans plaisirs & ne voulant m’en rapporter qu’à moi, le moyen de pouvoir prononcer ?

Cependant je commence à sentir l’ivresse où cette vie agitée & tumultueuse plonge ceux qui la menent & je tombe dans un étourdissement semblable à celui d’un homme aux yeux duquel on fait passer rapidement une multitude d’objets. Aucun de ceux qui me frappent n’attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent & suspendent les affections, au point d’en oublier quelques instans ce que je suis & à qui je suis. Chaque jour en sortant de chez moi j’enferme mes sentimens sous la clef, pour en prendre d’autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m’attendent. Insensiblement je juge & raisonne comme j’entends juger & raisonner tout le monde. Si quelquefois j’essaye de secouer les préjugés & de voir les choses comme elles sont, à l’instant je suis écrasé d’un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu’il n’y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité