Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/388

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mais pour voir l’assemblée, pour en être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet après la piece ; & l’on ne songe à ce qu’on voit que pour savoir ce qu’on en dira. L’acteur pour eux est toujours l’acteur, jamais le personnage qu’il représente. Cet homme qui parle en maître du monde n’est point Auguste, c’est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne ; Alzire est Mlle. Gaussin ; & ce fier sauvage est Grandval. Les Comédiens, de leur côté, négligent entierement l’illusion dont ils voyent que personne ne se soucie. Ils placent les héros de l’antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens ; ils calquent les modes françoises sur l’habit romain ; on voit Cornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Caton poudré au blanc & Brutus en panier. Tout cela ne choque personne & ne fait rien au succes des pieces : comme on ne voit que l’acteur dans le personnage, on ne voit non plus quel’auteur dans le drame : & si le costume est négligé, cela se pardonne aisément ; car on sait bien que Corneille n’étoit pas tailleur, ni Crébillon perruquier.

Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, tout n’est ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scene comme dans le monde, on a beau écouter ce qui se dit, on n’apprend rien de ce qui ne fait & qu’a-t-on besoin de l’apprendre ? Sitôt qu’un homme a parlé, s’informe-t-on de sa conduite ? N’a-t-il pas tout fait ? N’est-il pas jugé ? L’honnête homme d’ici n’est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; & un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n’effaceroient pas