Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/439

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lettre, j’éprouve quelque chose des charmans effets dont elle parle ; & ce badinage du talisman, quoique inventé par moi-même, ne laisse pas de me séduire & de me paroître une vérité. Cent fois le jour, quand je suis seule, un tressaillement me saisit comme si je te sentois près de moi. Je m’imagine que tu tiens mon portrait & je suis si folle que je crois sentir l’impression des caresses que tu lui fais & des baisers que tu lui donnes ; ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. Ô douces illusions ! ô chimeres ! dernieres ressources des malheureux ! ah ! s’il se peut, tenez-nous lieu de réalité ! Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n’est plus rien.

Quant à la maniere dont je m’y suis prise pour avoir ce portrait, c’est bien un soin de l’amour ; mais crois que s’il étoit vrai qu’il fît des miracles, ce n’est pas celui-là qu’il auroit choisi. Voici le mot de l’énigme. Nous eûmes il y a quelque tems ici un peintre en miniature venant d’Italie ; il avoit des lettres de Milord Edouard, qui peut-être en les lui donnant avoit en vue ce qui est arrivé. M. d’Orbe voulut profiter de cette occasion pour avoir le portrait de ma cousine ; je voulus l’avoir aussi. Elle & ma mere voulurent avoir le mien & à ma priere le peintre en fit secretement une seconde copie. Ensuite, sans m’embarrasser de copie ni d’original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te l’envoyer. C’est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule ; car un peu de ressemblance de plus ou de moins n’importe guere à ma mere & à ma cousine ; mais les hommages que tu rendrois à une autre figure