Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/449

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Cependant le souper se prolongeoit & devenoit bruyant. Au défaut de l’amour, le vin échauffoit les convives. Les discours n’étoient pas tendres, mais déshonnêtes & les femmes tâchoient d’exciter, par le désordre de leur ajustement, les désirs qui l’auroient dû causer. D’abord tout cela ne fit sur moi qu’un effet contraire & tous leurs efforts pour me séduire ne servoient qu’à me rebuter. Douce pudeur, disois-je en moi-même, suprême volupté de l’amour, que de charmes perd une femme au moment qu’elle renonce à toi ! combien, si elles connoissoient ton empire, elles mettroient de soin à te conserver, sinon par honnêteté, du moins par coquetterie ! Mais on ne joue point la pudeur. Il n’y a pas d’artifice plus ridicule que celui qui la veut imiter. Quelle différence, pensois-je encore, de la grossiere impudence de ces créatures & de leurs équivoques licencieuses à ces regards timides & passionnés, à ces propos pleins de modestie, de grâce & de sentiments, dont… Je n’osois achever, je rougissois de ces indignes comparaisons… je me reprochois comme autant de crimes les charmans souvenirs qui me poursuivoient malgré moi… En quels lieux osois-je penser à celle… Hélas ! ne pouvant écarter de mon cœur une trop chère image, je m’efforçois de la voiler.

Le bruit, les propos que j’entendois, les objets qui frappoient mes yeux, m’échaufferent insensiblement ; mes deux voisines ne cessoient de me faire des agaceries, qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang-froid. Je sentis que ma tête s’embarrassoit : j’avois toujours bu mon vin fort trempé, j’y mis plus d’eau encore & enfin je