Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/467

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fait une loi de garder en sa présence l’ancienne familiarité ; mais si la tendresse maternelle profite avec plaisir de ce prétexte, une fille confuse n’ose livrer son cœur à des caresses qu’elle croit feintes, & qui lui sont d’autant plus cruelles qu’elles lui seroient douces si elle osoit y compter. En recevant celles de son pere, elle regarde sa mere d’un air si tendre, & si humilié, qu’on voit son cœur lui dire par ses yeux : ah ! que ne suis-je digne encore d’en recevoir autant de vous !

Madame d’Etange m’a prise plusieurs fois à part, & j’ai connu facilement à la douceur de ses réprimandes & au ton dont elle m’a parlé de vous, que Julie a fait de grands efforts pour calmer envers nous sa trop juste indignation, & qu’elle n’a rien épargné pour nous justifier l’un & l’autre à ses dépens. Vos lettres mêmes portent avec le caractere d’un amour excessif une sorte d’excuse qui ne lui a pas échappé ; elle vous reproche moins l’abus de sa confiance qu’à elle-même sa simplicité à vous l’accorder. Elle vous estime assez pour croire qu’aucun autre homme à votre place n’eût mieux résisté que vous ; elle s’en prend de vos fautes à la vertu même. Elle conçoit maintenant, dit-elle, ce que c’est qu’une probité trop vantée, qui n’empêche point un honnête homme amoureux de corrompre, s’il peut, une filles age, & de déshonorer sans scrupule toute une famille pour satisfaire un moment de fureur. Mais que sert de revenir sur le passé ? Il s’agit de cacher sous un voile éternel cet odieux mystere, d’en effacer, s’il se peut, jusqu’au moindre vestige, & de seconder la bonté du Ciel qui n’en a point laissé de témoignage sensible. Le secret est concentré entre six personnes