Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/484

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quoiqu’en dise votre philosophe angloix, cette éducation vaut bien l’autre ; si c’est la raison qui fait l’homme, c’est le sentiment qui le conduit.

Savez-vous pourquoi je parois avoir changé de conduite envers vous ? Ce n’est pas, croyez-moi, que mon cœur ne soit toujours le même ; c’est que votre état est changé. Je favorisai vos feux tant qu’il leur restoit un rayon d’espérance. Depuis qu’en vous obstinant d’aspirer à Julie vous ne pouvez plus que la rendre malheureuse, ce seroit vous nuire que de vous complaire. J’aime mieux vous savoir moins à plaindre, & vous rendre plus mécontent. Quand le bonheur commun devient impossible, chercher le sien dans celui de ce qu’on aime, n’est-ce pas tout ce qui reste à faire à l’amour sans espoir ?

Vous faites plus que sentir cela, mon généreux ami, vous l’exécutez dans le plus douloureux sacrifice qu’ai jamais fait un amant fidele. En renonçant à Julie, vous achetez son repos aux dépens du vôtre, & c’est à vous que vous renoncez pour elle.

J’ose à peine vous dire les bizarres idées qui me viennent là-dessus ; mais elles sont consolantes, & cela m’enhardit. Premierement, je crois que le véritable amour a cet avantage aussi bien que la vertu, qu’il dédommage de tout ce qu’on lui sacrifie, & qu’on jouit en quelque sorte des privations qu’on s’impose par le sentiment même de ce qu’il en coûte, & du motif qui nous y porte. Vous vous témoignerez que Julie a été aimée de vous comme elle méritoit de l’être, & vous l’en aimerez davantage, & vous en serez plus heureux. Cet amour-propre exquis qui sait payer toutes les vertus pénibles