Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/486

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pourroit vous tourmenter ; votre cœur regretteroit, en soupirant, les biens dont il étoit digne ; votre ardente imagination vous demanderoit sans cesse ceux que vous n’auriez pas obtenus. Mais l’amour n’a point de délices dont il ne vous ait comblé, & pour parler comme vous, vous avez épuisé durant une année les plaisirs d’une vie entiere. Souvenez-vous de cette lettre si passionnée, écrite le lendemain d’un rendez-vous téméraire. Je l’ai lue avec une émotion qui m’étoit inconnue : on n’y voit pas l’état permanent d’une ame attendrie, mais le dernier délire d’un cœur brûlant d’amour, & ivre de volupté. Vous jugeâtes vous-même qu’on n’éprouvoit point de pareils transports deux fois en la vie, & qu’il faloit mourir apres les avoir sentis. Mon ami, ce fut là le comble ; & quoi que la fortune, & l’amour eussent fait pour vous, vos feux, & votre bonheur ne pouvoient plus que décliner. Cet instant fut aussi le commencement de vos disgrâces, & votre amante vous fut ôtée au moment que vous n’aviez plus de sentimens nouveaux à goûter auprès d’elle ; comme si le sort eût voulu garantir votre cœur d’un épuisement inévitable, & vous laisser dans le souvenir de vos plaisirs passés un plaisir plus doux que tous ceux dont vous pourriez jouir encore.

Consolez-vous donc de la perte d’un bien qui vous eût toujours échappé, & vous eût ravi de plus celui qui vous reste. Le bonheur, & l’amour se seroient évanouis à la fois ; vous avez au moins conservé le sentiment : on n’est point sans plaisirs quand on aime encore. L’image de l’amour éteint effraye plus un cœur tendre que celle de l’amour malheureux,