Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/487

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& le dégoût de ce qu’on possede est un état cent fois pire que le regret de ce qu’on a perdu.

Si les reproches que ma désolée cousine se fait sur la mort de sa mere étoient fondés, ce cruel souvenir empoisonneroit, je l’avoue, celui de vos amours, & une si funeste idée devroit à jamais les éteindre ; mais n’en croyez pas à ses douleurs, elles la trompent, ou plutôt le chimérique motif dont elle aime à les aggraver n’est qu’un prétexte pour en justifier l’exces. Cette ame tendre craint toujours de ne pas s’affliger assez, & c’est une sorte de plaisir pour elle d’ajouter au sentiment de ses peines tout ce qui peut les aigrir. Elle s’en impose, soyez-en sûr ; elle n’est pas sincere avec elle-même. Ah ! si elle croyoit bien sincerement avoir abrégé les jours de sa mere, son cœur en pourroit-il supporter l’affreux remords ? Non, non, mon ami, elle ne la pleureroit pas, elle l’auroit suivie. La maladie de Madame d’Etange est bien connue ; c’étoit une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvoit revenir, & l’on désespéroit de sa vie avant même qu’elle eût découvert votre correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle ; mais que de plaisirs réparerent le mal qu’il pouvoit lui faire ! Qu’il fut consolant pour cette tendre mere de voir, en gémissant des fautes de sa fille, par combien de vertus elles étoient rachetées, & d’être forcée d’admirer son ame en pleurant sa foiblesse ! Qu’il lui fut doux de sentir combien elle en étoit chérie ! Quel zele infatigable ! Quels soins continuels ! Quelle assiduité sans relâche ! Quel désespoir de l’avoir affligée ! Que de regrets, que de larmes, que de touchantes caresses, quelle inépuisable