Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/511

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Je ne sais ce que j’écris ; je me sens l’ame dans un état affreux, pire que celui même où j’étois avant d’avoir reçu ta lettre. L’espoir que tu me rends est triste & sombre ; il éteint cette lueur si pure qui nous guida tant de fois ; tes attraits s’en ternissent & ne deviennent que plus touchans ; je te vois tendre & malheureuse ; mon cœur est inondé des pleurs qui coulent de tes yeux, & je me reproche avec amertume un bonheur que je ne puis plus goûter qu’aux dépens du tien.

Je sens pourtant qu’une ardeur secrete m’anime encore & me rend le courage que veulent m’ôter les remords. Chére amie, ah ! sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager ? Sais-tu jusqu’à quel point un amant qui ne respire que pour toi peut te faire aimer la vie ? Conçois-tu bien que c’est pour toi seule que je veux vivre, agir, penser, sentir désormois ? Non, source délicieuse de mon être, je n’aurai plus d’âme que ton ame, je ne serai plus rien qu’une partie de toi-même, & tu trouveras au fond de mon cœur une si douce existence que tu ne sentiras point ce que la tienne aura perdu de ses charmes. Hé bien ! nous serons coupables, mais nous ne serons point méchans ; nous serons coupables, mais nous aimerons toujours la vertu : loin d’oser excuser nos fautes, nous en gémirons ; nous les pleurerons ensemble ; nous les racheterons, s’il est possible, à force d’être bienfaisans & bons. Julie ! ô Julie ! que ferois-tu, que peux-tu faire ? Tu ne peux échapper à mon cœur : n’a-t-il pas épousé le tien ?

Ces vains projets de fortune qui m’ont si grossierement