Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/530

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


entre nous, & à quelque prix que ce soit, il faut que ce mariages’acheve ou que je meure de douleur.

Vous le savez, mon ami, ma santé, si robuste contre la fatigue, & les injures de l’air, ne peut résister aux intempéries des passions, & c’est dans mon trop sensible cœur qu’est la source de tous les maux, & de mon corps, & de mon ame. Soit que de longs chagrins eussent corrompu mon sang, soit que la nature eût pris ce tems pour l’épurer d’un levain funeste, je me sentis fort incommodée à la fin de cet entretien. En sortant de la chambre de mon pere je m’efforçai pour vous écrire un mot, & me trouvai si mal qu’en me mettant au lit j’espérai ne m’en plus relever. Tout le reste vous est trop connu ; mon imprudence attira la vôtre. Vous vîntes ; je vous vis, & je crus n’avoir fait qu’un de ces rêves qui vous offroient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j’appris que vous étiez venu, que je vous avois vu réellement, & que, voulant partager le mal dont vous ne pouviez me guérir, vous l’aviez pris à dessein, je ne pus supporter cette derniere épreuve ; et voyant un si tendre amour survivre à l’espérance, le mien, que j’avois pris tant de peine à contenir, ne connut plus de frein, & se ranima bientôt avec plus d’ardeur que jamais. Je vis qu’il faloit aimer malgré moi, je sentis qu’il faloit être coupable ; que je ne pouvois résister ni à mon pere ni à mon amant, & que je n’accorderois jamais les droits de l’amour, & du sang qu’aux dépens de l’honnêteté. Ainsi tous mes bons sentimens acheverent de s’éteindre, toutes mes facultés s’altérerent, le crime perdit son horreur à mes yeux, je me sentis tout