Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/540

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la vertu, & sa bonté de l’utilité commune. Mais que fait tout cela contre mon intérêt particulier, & lequel au fond m’importe le plus, de mon bonheur aux dépens du reste des hommes, ou du bonheur des autres aux dépens du mien ? Si la crainte de la honte ou du châtiment m’empêche de mal faire pour mon profit, je n’ai qu’à mal faire en secret, la vertu n’a plus rien à me dire, & si je suis surprise en faute, on punira, comme à Sparte, non le délit, mais la maladresse. Enfin, que le caractere, & l’amour du beau soit empreint par la nature au fond de mon ame, j’aurai ma regle aussi long-tems qu’il ne sera point défiguré. Mais comment m’assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure qui n’a point, parmi les êtres sensibles, de modele auquel on puisse la comparer ? Ne sait-on pas que les affections désordonnées corrompent le jugement ainsi que la volonté, & que la conscience s’altere, & se modifie insensiblement dans chaque siecle, dans chaque peuple, dans chaque individu, selon l’inconstance, & la variété des préjugés ?

Adorez l’Etre éternel, mon digne, & sage ami ; d’un souffle vous détruirez ces fantômes de raison qui n’ont qu’une vaine apparence, & fuient comme une ombre devant l’immuable vérité. Rien n’existe que par celui qui est. C’est lui qui donne un but à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire ; c’est lui qui ne cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, & qui sait dire au juste oublié : "Tes vertus ont un témoin." C’est lui, c’est sa substance inaltérable qui est le vrai modele des perfections dont nous portons tous une image en nous-mêmes. Nos