Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/549

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moins en cela mes fautes passées fondent ma sécurité présente. Je sais que l’exacte bienséance, & la vertu de parade exigeroient davantage encore, & ne seroient pas contentes que vous ne fussiez tout à fait oublié. Je crois avoir une regle plus sûre, & je m’y tiens. J’écoute en secret ma conscience ; elle ne me reproche rien, & jamais elle ne trompe une ame qui la consulte sincerement. Si cela ne suffit pas pour me justifier dans le monde, cela suffit pour ma propre tranquillité. Comment s’est fait cet heureux changement ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que je l’ai vivement désiré. Dieu seul a fait le reste. Je penserois qu’une ame une fois corrompue l’est pour toujours, & ne revient plus au bien d’elle-même, à moins que quelque révolution subite, quelque brusque changement de fortune, & de situation ne change tout à coup ses rapports, & par un violent ébranlement ne l’aide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudes étant rompues, & toutes ses passions modifiées, dans ce bouleversement général, on reprend quelquefois son caractere primitif, & l’on devient comme un nouvel être sorti récemment des mains de la nature. Alors le souvenir de sa précédente bassesse peut servir de préservatif contre une rechute. Hier on étoit abject, & foible ; aujourd’hui l’on est fort, & magnanime. En se contemplant de si près dans deux états si différents, on en sent mieux le prix de celui où l’on est remonté, & l’on en devient plus attentif à s’y soutenir. Mon mariage m’a fait éprouver quelque chose de semblable à ce que je tâche de vous expliquer. Ce lien si redouté me délivre d’une servitude beaucoup plus redoutable, & mon époux