Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/550

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m’en devient plus cher pour m’avoir rendue à moi-même.

Nous étions trop unis vous, & moi pour qu’en changeant d’espece notre union se détruise. Si vous perdrez une tendre amante, vous gagnez une fidele amie ; & quoi que nous en ayons pu dire durant nos illusions, je doute que ce changement vous soit désavantageux. Tirez-en le même parti que moi, je vous en conjure, pour devenir meilleur, & plus sage, & pour épurer par des mœurs chrétiennes les leçons de la philosophie. Je ne serai jamais heureuse que vous ne soyez heureux aussi, & je sens plus que jamais qu’il n’y a point de bonheur sans la vertu. Si vous m’aimez véritablement, donnez-moi la douce consolation de voir que nos cœurs ne s’accordent pas moins dans leur retour au bien qu’ils s’accorderent dans leur égarement.

Je ne crois pas avoir besoin d’apologie pour cette longue lettre. Si vous m’étiez moins cher, elle seroit plus courte. Avant de la finir, il me reste une grace à vous demander. Un cruel fardeau me pese sur le cœur. Ma conduite passée est ignorée de M. de Wolmar ; mais une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je lui dois. J’aurois déjà cent fois tout avoué, vous seul m’avez retenue. Quoique je connoisse la sagesse, & la modération de M. de Wolmar, c’est toujours vous compromettre que de vous nommer, & je n’ai point voulu le faire sans votre consentement. Seroit-ce vous déplaire que de vous le demander, & aurois-je trop présumé de vous ou de moi en me flattant de l’obtenir ? Songez, je vous supplie, que cette réserve ne sauroit être innocente, qu’elle m’est chaque jour plus cruelle, & que, jusqu’à la réception de votre réponse, je n’auroi pas un instant de tranquillité.