Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/584

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savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n’y rien faire ? Le Ciel ne t’imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir ? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps ? Parle, que lui diras-tu ? "J’ai séduit une fille honnête ; j’abandonne un ami dans ses chagrins." Malheureux ! trouve-moi ce juste qui se vante d’avoir assez vécu ; que j’apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie, pour être en droit de la quitter.

Tu comptes les maux de l’humanité ; tu ne rougis pas d’épuiser des lieux communs cent fois rebattus, & tu dis : "La vie est un mal." Mais regarde, cherche dans l’ordre des choses si tu y trouves quelques biens quine soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu’il n’y ait aucun bien dans l’univers, & peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident ? Tu l’as dit toi-même, la vie passive de l’homme n’est rien, & ne regarde qu’un corps dont il sera bientôt délivré ; mais sa vie active, & morale, qui doit influer sur tout son être, consiste dans l’exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospere, & un bien pour l’honnête homme infortuné ; car ce n’est pas une modification passagere, mais son rapport avec son objet, qui la rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter ? Penses-tu que je n’aie pas démêlé sous ta feinte impartialité dans le dénombrement de cette vie la honte de parler des tiens ? Crois-moi, n’abandonne pas à la