Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/587

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de la mort ou du temps ? Attends, & tu seras guéri. Que demandes-tu davantage ?"

Ah ! c’est ce qui redouble mes peines de songer qu’elles finiront ! Vain sophisme de la douleur ! Bon mot sans raison, sans justesse, & peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l’espoir de terminer sa misere [1] ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n’aimeroit mieux aigrir un moment la douleur présente par l’assurance de la voir finir, comme on scarifie une plaie pour la faire cicatriser ?, & quand la douleur auroit un charme qui nous feroit aimer à souffrir, s’en priver en s’ôtant la vie, n’est-ce pas faire à l’instant même tout ce qu’on craint de l’avenir ?

Penses-y bien, jeune homme ; que sont dix, vingt, trente ans pour un être immortel ? La peine, & le plaisir passent comme une ombre ; la vie s’écoule en un instant ; elle n’est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu’on a fait demeure, & c’est par lui qu’elle est quelque chose.

Ne dis donc plus que c’est un mal pour toi de vivre, puisqu’il dépend de toi seul que ce soit un bien, & que si c’est un mal d’avoir vécu, c’est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu’il t’est permis de

  1. Non, Milord, on ne termine pas ainsi sa misere, on y met le comble ; on rompt les derniers nœuds qui nous attachoient au bonheur. En regrettant ce qui nous fut cher, on tient encore à l’objet de sa douleur par sa douleur même, & cet état est moins affreux que de ne tenir plus à rien.