Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/586

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que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérens que nos chagrins ; non seulement je pense qu’ils périssent avec le corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu’une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, & que plusieurs siecles de jeunesse ne nous apprissent qu’il n’y a rien de meilleur que la vertu.

Quoi qu’il en soit, puisque la plupart de nos maux physiques ne font qu’augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui ; car toutes ses facultés étant aliénés par la douleur, & le mal étant sans remede, il n’a plus l’usage ni de sa volonté ni de sa raison : il cesse d’être homme avant de mourir, & ne fait en s’ôtant la vie, qu’achever de quitter un corps qui l’embarrasse, & où son ame n’est déjà plus.

Mais il n’en est pas ainsi des douleurs de l’ame, qui, pour vives qu’elles soient, portent toujours leur remede avec elles. En effet, qu’est-ce qui rend un mal quelconque intolérable ? c’est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances qu’elles guérissent ; mais la douleur du mal est permanente, celle de l’opération passagere, & l’on préfere celle-ci. Qu’est-il donc besoin d’opération pour des douleurs qu’éteint leur propre durée, qui seule les rendroit insupportables ? Est-il raisonnable d’appliquer d’aussi violens remedes aux maux qui s’effacent d’eux-mêmes ? Pour qui fait cas de la constance, & n’estime les ans que le peu qu’ils valent ; de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances, lequel doit être préféré