Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/93

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


en jouir tel qu’il est, & gardons-nous par notre impatience d’entroubler le paisible cours. Eh ! qu’il passe & qu’il soit heureux ! Pour profiter d’un état aimable, faut-il en négliger un meilleur, & préférer le repos à la félicité suprême ? Ne perd-on pas tout le tems qu’on peut mieux employer ? Ah ! si l’on peut vivre mille ans en un quart d’heure, à quoi bon compter tristement les jours qu’on aura vécu ?

Tout ce que vous dites du bonheur de notre situation présente est incontestable ; je sens que nous devons être heureux, & pourtant je ne le suis pas. La sagesse a beau parler par votre bouche, la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui résister quand elle s’accorde à la voix du cœur ? Hors vous seule, je ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne d’occuper mon ame & mes sens : non, sans vous la nature n’est plus rien pour moi ; mais son empire est dans vos yeux, & c’est là qu’elle est invincible.

Il n’en est pas ainsi de vous, céleste Julie ; vous vous contentez de charmer nos sens, & n’êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions humaines soient au-dessous d’une ame si sublime, & comme vous avez la beauté des anges, vous en avez la pureté. Ô pureté que je respecte en murmurant, que ne puis-je ou vous rabaisser ou m’élever jusqu’à vous ! mais non, je ramperai toujours sur la terre, & vous verrai toujours briller dans les cieux. Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos ; jouissez de toutes vos vertus ; périsse le vil mortel qui tentera jamais d’en souiller une ! Soyez heureuse ; je tâcherai d’oublier