Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/99

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m’occuper uniquement des soins que vous m’avez imposés.

Depuis un an que nous étudions ensemble, nous n’avons guere fait que des lectures sans ordre & presque au hasard, plus pour consulter votre goût que pour l’éclairer : d’ailleurs tant de trouble dans l’ame ne nous laissoit guere de liberté d’esprit. Les yeux étoient mal fixés sur le livre ; la bouche en prononçoit les mots ; l’attention manquoit toujours. Votre petite cousine, qui n’étoit pas si préoccupée, nous reprochait notre peu de conception, & se faisoit un honneur facile de nous devancer. Insensiblement elle est devenue le maître du maître ; & quoique nous ayons quelquefois ri de ses prétentions, elle est au fond la seule des trois qui sait quelque chose de tout ce que nous avons appris.

Pour regagner donc le tems perdu (ah ! Julie, en fut-il jamais de mieux employé ?), j’ai imaginé une espece de plan qui puisse réparer par la méthode le tort que les distractions ont fait au savoir. Je vous l’envoie ; nous le lirons tantôt ensemble, & je me contente d’y faire ici quelques légeres observations.

Si nous voulions, ma charmante amie, nous charger d’un étalage d’érudition, & savoir pour les autres plus que pour nous, mon systême ne vaudroit rien ; car il tend toujours à tirer peu de beaucoup de choses, & à faire un petit recueil d’une grande bibliothéque. La science est dans la plupart de ceux qui la cultivent une monnoie dont on fait grand cas, qui cependant n’ajoute au bien-être qu’autant qu’on la communique, & n’est bonne que dans le commerce. Otez à nos savans le plaisir de se faire écouter, le savoir ne sera rien