Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/109

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personne ? Est-il juste que vous soyez plus heureux que vos camarades, parce qu’ils sont plus obligeans que vous ? On fait plus, on les engage à se servir mutuellement en secret, sans ostentation, sans se faire valoir ; ce qui est d’autant moins difficile à obtenir qu’ils savent fort bien que le maître, témoin de cette discrétion, les en estime davantage ; ainsi l’intérêt y gagne & l’amour-propre n’y perd rien. Il sont si convaincus de cette disposition générale & il regne une telle confiance entre eux, que quand quelqu’’un a quelque grâce à demander, il en parle à leur table par forme de conversation ; souvent sans avoir rien fait de plus, il trouve la chose demandée, & obtenue & ne sachant qui remercier, il en a l’obligation à tous.

C’est par ce moyen & d’autres semblables qu’on fait régner entre eux un attachement né de celui qu’ils ont tous pour leur maître & qui lui est subordonné. Ainsi, loin de se liguer à son préjudice, ils ne sont tous unis que pour le mieux servir. Quelque intérêt qu’ils aient à s’aimer ils en ont encore un plus grand à lui plaire ; le zele pour son service l’emporte sur leur bienveillance mutuelle ; & tous, se regardant comme lésés par des pertes qui le laisseroient moins en état de récompenser un bon serviteur, sont également incapables de souffrir en silence le tort que l’un d’eux voudroit lui faire. Cette partie de la police établie dans cette maison me paroit avoir quelque chose de sublime ; & je ne puis assez admirer comment M. & Madame de Wolmar ont su transformer le vil métier d’accusateur en une fonction de zele, d’intégrité, de courage, aussi noble ou du moins aussi louable qu’elle l’étoit chez les Romains.