Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/121

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de ses enfans jusque vers le soir, de venir avec nous respirer dans le verger ; elle y consentit & nous nous y rendîmes ensemble.

Ce lieu, quoique tout proche de la maison, est tellement caché par l’allée couverte qui l’en sépare, qu’on ne l’aperçoit de nulle part. L’épais feuillage qui l’environne ne permet point à l’œil d’y pénétrer & il est toujours soigneusement fermé à la clef. À peine fus-je au dedans, que, la porte étant masquée par des aunes, & des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant par où j’étois entré & n’apercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.

En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraîcheur que d’obscurs ombrages, une verdure animée & vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante & le chant de mille oiseaux, porterent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens ; mais en même tems je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, & il me sembloit d’être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d’un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile & m’écriai dans un enthousiasme involontaire : Ô Tinian ! ô Juan-Fernandez [1] ! Julie, le bout du monde est à votre porte ! Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramenent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra

  1. Isles désertes de la mer du Sud, célebres dans la voyage de l’Amiral Anson.