Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/123

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économisé.Vous ne surfaites que de deux mille écus, dit-elle, il ne m’en a rien coûté. Comment, rien ? Non, rien : à moins que vous ne comptiez une douzaine de journées par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens & quelques-unes de M. de Wolmar lui-même qui n’a pas dédaigné d’être quelquefois mon garçon jardinier. Je ne comprenois rien à cette énigme ; mais Julie qui jusque-là m’avoit retenu, me dit en me laissant aller ; avancez & vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu Juan-Fernandez, adieu tout l’enchantement ! Dans un moment vous allez être de retour du bout du monde.

Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé ; & si je ne trouvai point de plantes exotiques & de productions des Indes, je trouvai celles du pays disposées & réunies de maniere à produire un effet plus riant & plus agréable. Le gazon verdoyant, épais, mais court & serré étoit mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine & d’autres herbes odorantes. On y voyoit briller mille fleurs des champs, parmi lesquelles l’œil en démêloit avec surprise quelques-unes de jardin, qui sembloient croître naturellement avec les autres. Je rencontrois de tems en tems des touffes obscures, impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt ; ces touffes étoient formées des arbres du bois le plus flexible, dont on avoit fait recourber les branches, pendre en terre & prendre racine, par un art semblable à ce que font naturellement les mangles en Amérique. Dans les lieux plus découverts, je voyois çà & là sans ordre & sans symétrie des broussailles de roses, de framboisiers,