Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/138

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Il la fera si commode & si agréable qu’il s’y puisse plaire à toutes les heures de la journée & pourtant si simple & si naturelle qu’il semble n’avoir rien fait. Il rassemblera l’eau, la verdure, l’ombre & la fraîcheur ; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera à rien de la symétrie ; elle est ennemie de la nature & de la variété ; & toutes les allées d’un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu’on croit être toujours dans la même : il élaguera le terrain pour s’y promener commodément, mais les deux côtés de ses allées ne seront point toujours exactement paralleles ; la direction n’en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarche d’un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s’inquiétera point de se percer au loin de belles perspectives : le goût des poins de vue & des lointains vient du penchant qu’ont la plupart des hommes à ne se plaire qu’où ils ne sont pas ; ils sont toujours avides de ce qui est loin d’eux ; & l’artiste, qui ne sait pas les rendre assez contens de ce qui les entoure, se donne cette ressource pour les amuser. Mais l’homme dont je parle n’a pas cette inquiétude ; & quand il est bien où il est, il ne se soucie point d’être ailleurs. Ici, par exemple, on n’a pas de vue hors du lieu & l’on est tres content de n’en pas avoir. On penseroit volontiers que tous les charmes de la nature y sont renfermés & je craindrois fort que la moindre échappé de vue au dehors n’ôtât beaucoup d’agrément à cette promenade [1]. Certainement

  1. Je ne fais si l’on a jamais essayé de donner aux longues allées d’une étoile une courbure légere, en sorte que l’œil ne pût suivre chaque allée tout-à-fait jusqu’au bout & que l’extrêmité opposée en fût cachée au