Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/14

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où nous étions encore filles, de ces premiers tems si charmans & si doux qu’on ne retrouve plus dans un autre âge & que le cœur oublie avec tant de peine ? Combien de fois, forcées de nous séparer pour peu de jours & même pour peu d’heures, nous disions en nous embrassant tristement ; ah ! si jamais nous disposons de nous, on ne nous verra plus séparées ! Nous en disposons maintenant & nous passons la moitié de l’année éloignées l’une de l’autre. Quoi ! nous aimerions-nous moins ? Chére & tendre amie, nous le sentons toutes deux, combien le tems, l’habitude & tes bienfaits ont rendu notre attachement plus fort & plus indissoluble. Pour moi, ton absence me paroit de jour en jour plus insupportable & je ne puis plus vivre un instant sans toi. Ce progres de notre amitié est plus naturel qu’il ne semble : il a sa raison dans notre situation ainsi que dans nos caracteres. À mesure qu’on avance en âge, tous les sentimens se concentrent. On perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher & l’on ne le remplace plus. On meurt ainsi par degrés, jusqu’à ce que, n’aimant enfin que soi-même, on ait cessé de sentir & de vivre avant de cesser d’exister. Mais un cœur sensible se défend de toute sa force contre cette mort anticipée ; quand le froid commence aux extrémités, il rassemble autour de lui toute sa chaleur naturelle ; plus il perd, plus il s’attache à ce qui lui reste & il tient, pour ainsi dire, au dernier objet par les liens de tous les autres.

Voilà ce qu’il me semble éprouver déjà quoique jeune encore. Ah ! ma chére, mon pauvre cœur a tant aimé ! Il s’est épuisé de si bonne heure qu’il vieillit avant le tems & tant