Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/142

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ajouta-t-elle, quelle douceur je goûte à me représenter mes enfans occupés à me rendre les petits soins que je prends avec tant de plaisir pour eux, & la joie de leurs tendres cœurs en voyant leur mere se promener avec délices sous des ombrages cultivés de leurs mains. En vérité, mon ami, me dit-elle d’une voix émue, des jours ainsi passés tiennent du bonheur de l’autre vie ; & ce n’est pas sans raison qu’en y pensant j’ai donné d’avance à ce lieu le nom d’Elysée. Milord, cette incomparable femme est mere comme elle est épouse, comme elle est amie, comme elle est fille ; & pour l’éternel supplice de mon cœur, c’est encore ainsi qu’elle fut amante.

Enthousiasmé d’un séjour si charmant, je les priai le soir de trouver bon que, durant mon séjour chez eux, la Fanchon me confiât sa clef & le soin de nourrir les oiseaux. Aussitôt Julie envoya le sac de grain dans ma chambre & me donna sa propre clef. Je ne sais pourquoi je la reçus avec une sorte de peine : il me sembla que j’aurois mieux aimé celle de M. de Wolmar.

Ce matin je me suis levé de bonne heure & avec l’empressement d’un enfant je suis allé m’enfermer dans l’île déserte. Que d’agréables pensées j’espérois porter dans ce lieu solitaire, où le doux aspect de la seule nature devoit chasser de mon souvenir tout cet ordre social, & factice qui m’a rendu si malheureux ! Tout ce qui va m’environner est l’ouvrage de celle qui me fut si chére. Je la contemplerai tout autour de moi ; je ne verrai rien que sa main n’ait touché ; je baiserai des fleurs que ses pieds auront foulées ; je respirerai