Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/150

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Les deux premiers états de la société que j’eus occasion d’observer furent les courtisans & les valets ; deux ordres d’hommes moins différens en effet qu’en apparence & si peu dignes d’être étudiés, si faciles à connaître, que je m’ennuyai d’eux au premier regard. En quittant la cour, où tout est sitôt vu, je me dérobai sans le savoir au péril qui m’y menaçoit & dont je n’aurois point échappé. Je changeai de nom ; & voulant connoître les militaires, j’allai chercher du service chez un prince étranger ; c’est là que j’eus le bonheur d’être utile à votre pere, que le désespoir d’avoir tué son ami forçoit à s’exposer témérairement & contre son devoir. Le cœur sensible & reconnaissant de ce brave officier commença des lors à me donner meilleure opinion de l’humanité. Il s’unit à moi d’une amitié à laquelle il m’étoit impossible de refuser la mienne & nous ne cessâmes d’entretenir depuis ce tems-là des liaisons qui devinrent plus étroites de jour en jour. J’appris dans ma nouvelle condition que l’intérêt n’est pas, comme je l’avois cru, le seul mobile des actions humaines & que parmi les foules de préjugés qui combattent la vertu il en est aussi qui la favorisent. Je conçus que le caractere général de l’homme est un amour-propre indifférent par lui-même, bon ou mauvais par les accidens qui le modifient & qui dépendent des coutumes, des lois, des rangs, de la fortune & de toute notre police humaine. Je me livrai donc à mon penchant ; & méprisant la vaine opinion des conditions, je me jetai successivement dans les divers états qui pouvoient m’aider à les comparer tous & à connoître les uns par les autres.