Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/151

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Je sentis, comme vous l’avez remarqué dans quelque lettre, dit-il à Saint-Preux, qu’on ne voit rien quand on se contente de regarder, qu’il faut agir soi-même pour voir agir les hommes ; & je me fis acteur pour être spectateur. Il est toujours aisé de descendre : j’essayai d’une multitude de conditions dont jamais homme de la mienne ne s’étoit avisé. Je devins même paysan ; & quand Julie m’a fait garçon jardinier, elle ne m’a point trouvé si novice au métier qu’elle auroit pu croire.

Avec la véritable connoissance des hommes, dont l’oisive philosophie ne donne que l’apparence, je trouvai un autre avantage auquel je ne m’étois point attendu ; ce fut d’aiguiser par une vie active cet amour de l’ordre que j’ai reçu de la nature & de prendre un nouveau goût pour le bien par le plaisir d’y contribuer. Ce sentiment me rendit un peu moins contemplatif, m’unit un peu plus à moi même ; & par une suite assez naturelle de ce progres, je m’aperçus que j’étois seul. La solitude qui m’ennuya toujours me devenoit affreuse & je ne pouvois plus espérer de l’éviter long-tems. Sans avoir perdu ma froideur, j’avois besoin d’un attachement ; l’image de la caducité sans consolation m’affligeoit avant le tems & pour la premiere fois de ma vie, je connus l’inquiétude & la tristesse. Je parlai de ma peine au baron d’Etange. Il ne faut point, me dit-il, vieillir garçon. Moi-même, après avoir vécu presque indépendant dans les liens du mariage, je sens que j’ai besoin de redevenir époux & pere & je vais me retirer dans le sein de ma famille. Il ne tiendra qu’à vous d’en faire la vôtre &