Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/156

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deux égarés : il n’agit que sur les belles ames ; il les perd quelquefois, mais c’est par un attroit qui ne séduit qu’elles. Je jugeai que le même goût qui avoit formé votre union la relâcheroit sitôt qu’elle deviendroit criminelle & que le vice pouvoit entrer dans des cœurs comme les vôtres, mais non pas y prendre racine.

Des lors je compris qu’il régnoit entre vous des liens qu’il ne faloit point rompre ; que votre mutuel attachement tenoit à tant de choses louables, qu’il faloit plutôt le régler que l’anéantir & qu’aucun des deux ne pouvoit oublier l’autre sans perdre beaucoup de son prix. Je savois que les grands combats ne font qu’irriter les grandes passions & que si les violens efforts exercent l’ame, ils lui coûtent des tourmens dont la durée est capable de l’abattre. J’employai la douceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je nourris son amitié pour vous, dit-il à Saint-Preux ; j’en ôtai ce qui pouvoit y rester de trop ; & je crois vous avoir conservé de son propre cœur plus peut-être qu’elle ne vous en eût laissé, si je l’eusse abandonné à lui-même.

Mes succès m’encouragerent & je voulus tenter votre guérison comme j’avois obtenu la sienne, car je vous estimais & malgré les préjugés du vice, j’ai toujours reconnu qu’il n’y avoit rien de bien qu’on n’obtînt des belles ames avec de la confiance & de la franchise. Je vous ai vu, vous ne m’avez point trompé, vous ne me trompez point ; & quoique vous ne soyez pas encore ce que vous devez être, je vous vois mieux que vous ne pensez & suis plus content de vous que vous ne l’êtes vous-même. Je sais bien que