Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/177

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les changemens qu’y faisoit le progres du tems, l’aimoit telle qu’il l’avoit vue & non plus telle qu’elle étoit [1]. Pour le rendre heureux il n’étoit pas question seulement de la lui donner, mais de la lui rendre au même âge & dans les mêmes circonstances où elle s’étoit trouvée au tems de leurs premieres amours ; la moindre altération à tout cela étoit autant d’ôté du bonheur qu’il s’étoit promis. Elle est devenue plus belle, mais elle a changé ; ce qu’elle a gagné tourne en ce sens à son préjudice ; car c’est de l’ancienne & non pas d’une autre qu’il est amoureux.

L’erreur qui l’abuse & le trouble est de confondre les tems & de se reprocher souvent comme un sentiment actuel ce qui n’est que l’effet d’un souvenir trop tendre ; mais je ne sais s’il ne vaut pas mieux achever de le guérir que le désabuser. On tirera peut-être meilleur parti pour cela de son erreur que de ses lumieres. Lui découvrir le véritable état de son cœur seroit lui apprendre la mort de ce qu’il aime ; ce seroit lui donner une affliction dangereuse en ce que l’état de tristesse est toujours favorable à l’amour.

Délivré des scrupules qui le gênent, il nourriroit peut-être

  1. Vous étes bien folles, vous autres femmes, de vouloir donner de la consistance à un sentiment aussi frivole & aussi passager que l’amour. Tout change dans la nature, tout est dans un flux continuel & vous voulez inspirer des feux constans ? & de quel droit prétendez-vous être aimée aujourd’hui parce que vous l’etiez hier ? Gardez donc le même visage, le même âge, la même humeur ; soyez toujours la même & l’on vous aimera toujours, si l’on peut. Mais changer sans cesse & vouloir toujours qu’on vous aime, c’est voloir qu’à chaque instant on cesse de vous aimer ; ce n’est pas chercher des cœurs constans, c’est en chercher d’aussi changeans que vous.