Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/176

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La seule chose qui me fait soupçonner qu’il lui reste quelque défiance à vaincre, est qu’elle ne cesse de chercher en elle-même ce qu’elle feroit si elle étoit tout-à-fait guérie & le fait avec tant d’exactitude, que si elle étoit réellement guérie, elle ne le feroit pas si bien.

Pour votre ami, qui, bien que vertueux, s’effraye moins des sentimens qui lui restent, je lui vois encore tous ceux qu’il eut dans sa premiere jeunesse ; mais je les vois sans avoir droit de m’en offenser. Ce n’est pas de Julie de Wolmar qu’il est amoureux, c’est de Julie d’Etange ; il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu’il aime, mais comme le ravisseur de celle qu’il a aimée. La femme d’un autre n’est point sa maîtresse ; la mere de deux enfans n’est plus son ancienne écoliere. Il est vrai qu’elle lui ressemble beaucoup & qu’elle lui en rappelle souvent le souvenir. Il l’aime dans le tems passé : voilà le vrai mot de l’énigme. Otez-lui la mémoire, il n’aura plus d’amour.

Ceci n’est pas une vaine subtilité, petite cousine ; c’est une observation tres solide, qui, étendue à d’autres amours, auroit peut-être une application bien plus générale qu’il ne paroit. Je pense même qu’elle ne seroit pas difficile à expliquer en cette occasion par vos proprès idées. Le tems où vous séparâtes ces deux amans fut celui où leur passion étoit à son plus haut point de véhémence. Peut-être s’ils fussent restés plus long-tems ensemble, se seraient-ils peu à peu refroidis ; mais leur imagination vivement émue les a sans cesse offerts l’un à l’autre tels qu’ils étoient à l’instant de leur séparation. Le jeune homme, ne voyant point dans sa maîtresse