Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/186

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Tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir ainsi des yeux les côtes voisines, un séchard, qui nous poussoit de biois vers la rive opposée, s’éleva, fraîchit considérablement ; & quand nous songeâmes à revirer, la résistance se trouva si forte qu’il ne fut plus possible à notre frêle bateau de la vaincre. Bientôt les ondes devinrent terribles : il fallut regagner la rive de Savoie & tâcher d’y prendre terre au village de Meillerie qui étoit vis-à-vis de nous & qui est presque le seul lieu de cette côte où la greve offre un abord commode. Mais le vent ayant changé se renforçait, rendoit inutiles les efforts de nos bateliers & nous faisoit dériver plus bas le long d’une file de rochers escarpés où l’on ne trouve plus d’asile.

Nous nous mîmes tous aux rames ; & presque au même instant j’eus la douleur de voir Julie saisie du mal de cœur, faible & défaillante au bord du bateau. Heureusement elle étoit faite à l’eau & cet état ne dura pas. Cependant nos efforts croissoient avec le danger ; le soleil, la fatigue & la sueur nous mirent tous hors d’haleine & dans un épuisement excessif. C’est alors que, retrouvant tout son courage, Julie animoit le nôtre par ses caresses compatissantes ; elle nous essuyoit indistinctement à tous le visage & mêlant dans un vase du vin avec de l’eau de peur d’ivresse, elle en offroit alternativement aux plus épuisés. Non, jamais votre adorable amie ne brilla d’un si vif éclat que dans ce moment où la chaleur & l’agitation avoient animé son teint d’un plus grand feu ; & ce qui ajoutoit le plus à ses charmes étoit qu’on voyoit si bien à son air attendri que tous ses soins venoient moins