Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/187

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de frayeur pour elle que de compassion pour nous. Un instant seulement deux planches s’étant entr’ouvertes, dans un choc qui nous inonda tous, elle crut le bateau brisé ; & dans une exclamation de cette tendre mere j’entendis distinctement ces mots : Ô mes enfans ! faut-il ne vous voir plus ? Pour moi, dont l’imagination va toujours plus loin que le mal, quoique je connusse au vrai l’état du péril, je croyois voir de moment en moment le bateau englouti, cette beauté si touchante se débattre au milieu des flots & la pâleur de la mort ternir les roses de son visage.

Enfin à force de travail nous remontâmes à Meillerie & après avoir lutté plus d’une heure à dix pas du rivage, nous parvînmes à prendre terre. En abordant, toutes les fatigues furent oubliées. Julie prit sur soi la reconnaissance de tous les soins que chacun s’étoit donnés ; & comme au fort du danger elle n’avoit songé qu’à nous, à terre il lui sembloit qu’on n’avoit sauvé qu’elle.

Nous dînâmes avec l’appétit qu’on gagne dans un violent travail. La truite fut apprêtée. Julie qui l’aime extrêmement en mangea peu ; & je compris que, pour ôter aux bateliers le regret de leur sacrifice, elle ne se soucioit pas que j’en mangeasse beaucoup moi-même. Milord, vous l’avez dit mille fois, dans les petites choses comme dans les grandes cette ame aimante se peint toujours.

Après le dîner, l’eau continuant d’être forte & le bateau ayant besoin de raccommoder, je proposai un tour de promenade. Julie m’opposa le vent, le soleil, & songeoit à ma lassitude. J’avois mes vues ; ainsi je répondis à tout. Je