Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/196

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droit est, je l’avoue, le premier organe de la vérité ; celui qui n’a rien senti ne sait rien apprendre ; il ne fait que flotter d’erreurs en erreurs ; il n’acquiert qu’un vain savoir & de stériles connoissances, parce que le vrai rapport des choses à l’homme, qui est sa principale science, lui demeure toujours caché. Mais c’est se borner à la premiere moitié de cette science que de ne pas étudier encore les rapports qu’ont les choses entre elles, pour mieux juger de ceux qu’elles ont avec nous. C’est peu de connoître les passions humaines, si l’on n’en sait apprécier les objets ; & cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.

La jeunesse du sage est le tems de ses expériences, ses passions en sont les instrumens ; mais après avoir appliqué son ame aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connoître. Voilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu’un cœur sensible peut éprouver de plaisirs & de peines a rempli le vôtre ; tout ce qu’un homme peut voir, vos yeux l’ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentimens qui peuvent être épars dans une longue vie & vous avez acquis, jeune encore, l’expérience d’un vieillard. Vos premieres observations se sont portées sur des gens simples & sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de piece de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célebre peuple de l’univers, vous êtes sauté pour ainsi dire à l’autre extrémité : le génie supplée aux intermédiaires. Passé chez la seule nation