Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/218

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l’aumône à aucun. Je lui représentai que ce n’étoit pas seulement un bien jetté à pure perte & dont on privoit ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage contribuoit à multiplier les gueux & les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier & se rendant à charge à la société, la privent encore du travail qu’ils y pourroient faire.

Je vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les maximes dont de complaisans raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches ; vous en avez même pris les termes. Croyez-vous dégrader un pauvre de sa qualité d’homme en lui donnant le nom méprisant de gueux ? Compatissant comme vous l’êtes, comment avez-vous pu vous résoudre à l’employer ? Renoncez-y mon ami, ce mot ne va point dans votre bouche ; il est plus déshonorant pour l’homme dur qui s’en sert que pour le malheureux qui le porte. Je ne déciderai point si ces détracteurs de l’aumône ont tort ou raison ; ce que je sais, c’est que mon mari, qui ne cede point en bon sens à vos philosophes & qui m’a souvent rapporté tout ce qu’ils disent là-dessus pour étouffer dans le cœur la pitié naturelle & l’exercer à l’insensibilité, m’a toujours paru mépriser ces discours & n’a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. On souffre, dit-il & l’on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles dont plusieurs ne servent qu’à corrompre & gâter les mœurs. À ne regarder l’état de mendiant que comme un métier, loin qu’on en ait rien de pareil à craindre, on n’y trouve que de quoi nourrir en nous les sentimens d’intérêt & d’humanité qui devroient