Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/219

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


unir tous les hommes. Si l’on veut le considérer par le talent, pourquoi ne récompenserais-je pas l’éloquence de ce mendiant qui me remue le cœur & me porte à le secourir, comme je paye un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles ? Si l’un me fait aimer les bonnes actions d’autrui, l’autre me porte à en faire moi-même ; tout ce qu’on sent à la tragédie s’oublie à l’instant qu’on en sort, mais la mémoire des malheureux qu’on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendians est onéreux à l’Etat, de combien d’autres professions qu’on encourage & qu’on tolere n’en peut-on pas dire autant ! C’est au souverain de faire en sorte qu’il n’y ait point de mendiants ; mais pour les rebuter de leur profession [1] faut-il rendre les citoyens inhumains & dénaturés ? Pour moi, continua Julie, sans avoir ce que les pauvres sont à l’Etat, je sais qu’ils sont tous mes freres,

  1. Nourrir les mendians c’est, disent-ils,former des pépinieres de voleurs ; & tout au contraire, c’est empécher qu’ils ne le deviennent. Je conviens qu’il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendians, mais quand une fois ils le sont, il faut les nourrir, de peur qu’ils ne se fassent voleurs. Rien n’engage tant a changer de profession que de ne pouvoir vivre dans la sienne : or tous ceux qui ont ont une fois goûté de ce metier oisis prennent tellement le travail en aversion qu’ils aiment mieux voler & se faire pendre, que de reprendre l’usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé & refusé, mais vingt liards auroient payé le fouper d’un pauvre que vingt refus peuvent impatienter. Qui efl-ce qui voudroit jamais refuser une si legere aumône, s’il songeoit qu’elle peut fauver deux hommes, l’un du crime & l’autre de la mort ? J’ai lu quelque part que les mendians sont une vermine qui s’attache aux riches. Il est naturel que les enfans s’attachent aux peres ; mais ces peres opulens & durs les meconnoissent & laissent aux pauvres le soin de lws nourir.