Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/234

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le goût & tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.

Jettez les yeux tout autour de vous, ajoutoit ce judicieux pere de famille, vous n’y verrez que des choses utiles, qui ne nous coûtent presque rien & nous épargnent mille vaines dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table, les seules étoffes du pays composent presque nos meubles & nos habits : rien n’est méprisé parce qu’il est commun, rien n’est estimé parce qu’il est rare. Comme tout ce qui vient de loin est sujet à être déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par modération, au choix de ce qu’il y a de meilleur aupres de nous & dont la qualité n’est pas suspecte. Nos mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table pour être somptueuse que d’être servie loin d’ici ; car tout y est bon, tout y seroit rare & tel gourmand trouveroit les truites du lac bien meilleures s’il les mangeoit à Paris.

La même regle a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez, n’est pas négligée ; mais l’élégance y préside seule, la richesse ne s’y montre jamais, encore moins la mode. Il y a une grande différence entre le prix que l’opinion donne aux choses & celui qu’elles ont réellement. C’est à ce dernier seul que Julie s’attache ; & quand il est question d’une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle que si elle est bonne & si elle lui sied. Souvent même la nouveauté seule est pour elle un motif d’exclusion, quand cette nouveauté donne aux choses un prix qu’elles n’ont pas, ou qu’elles ne sauroient garder.