Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/246

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faut avoir été ce que je fus pour devenir ce que je veux être.

Apres six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indifférents, nous avons passé aujourd’hui une matinée à l’anglaise, réunis & dans le silence, goûtant à la fois le plaisir d’être ensemble & la douceur du recueillement. Que les délices de cet état sont connues de peu de gens ! Je n’ai vu personne en France en avoir la moindre idée. La conversation des amis ne tarit jamais, disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un babil facile aux attachemens médiocres ; mais l’amitié, milord, l’amitié ! Sentiment vif & céleste, quels discours sont dignes de toi ? Quelle langue ose être ton interprete ? Jamais ce qu’on dit à son ami peut-il valoir ce qu’on sent à ses côtés ? Mon Dieu ! qu’une main serrée, qu’un regard animé, qu’une étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la suit, disent de choses & que le premier mot qu’on prononce est froid après tout cela ! Ô veillées de Besançon ! momens consacrés au silence & recueillis par l’amitié ! Ô Bomston, ame grande, ami sublime ! non, je n’ai point avili ce que tu fis pour moi & ma bouche ne t’en a jamais rien dit.

Il est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j’ai toujours trouvé que les importuns empêchoient de le goûter & que les amis ont besoin d’être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu’à leur aise. On veut être recueillis, pour ainsi dire, l’un dans l’autre : les moindres distractions sont désolantes, la moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois